Le Départ
Premier épisode
Le jour de printemps 1665 où Vincent Boissonneau quitta la maison paternelle et son petit village de Saint-Seurin d'Uzet, j'imagine qu'il dût sentir le caractère définitif de son départ. Il venait d'accepter l'offre d'engagement des sergents-recruteurs et il n'avait plus qu'à les suivre jusqu'au port d'embarquement de La Rochelle. Là, on lui remettrait un bel uniforme militaire, des souliers à boucle, un mousquet dernier cri, de quoi manger, une ration quotidienne de rhum ou de vin, et, à chaque mois, une solde pour services rendus à Sa Majesté le roi Louis, d'un an son cadet.
Il laissait sa mère, Jeanne Cochin, ses amis, le petit port de pêche du golfe de la Gironde, qu'on appelait en Saintonge « La Mer de Bordeaux ». Orphelin de père, il partait pour la grande aventure au pays du Canada. Le Roi venait de lever le Régiment de Carignan pour assurer la survie de son empire d'Amérique. En échange des Iroquois à combattre, des neiges et des glaces, le roi Louis promettait des terres à ceux qui voudraient s'y installer. Vincent ne connaissait pas plus le métier de défricheur que celui de soldat mais qu'importe; la vie n'était guère facile en son pays non plus.
La route menant au lieu de rassemblement des troupes fût longue. Les chaumières recouvertes de paille disparurent bientôt. Les pieds glissaient ou s'embourbaient dans les chemins défoncés par le printemps. Il rejoignit la compagnie de Monsieur de Massimy, son capitaine, et resta cantonné non loin de La Rochelle. On l'initia au maniement du mousquet à platine, à l'entretien de son uniforme, on lui donna des ustensiles, une tente. Il apprit à déambuler en formation militaire, rythmant ses pas aux roulements de tambours. L'enseigne, Paul Dupuis, ouvrait la marche, drapeau au vent. Rivalisant de couleurs et de dentelles, les officiers suivaient. Les hommes fermaient la marche.