La Traversée
Le 13 mai 1665, Boissonneau quitte la France
Mai, juin, juillet, août, quatre-vingt-dix-neuf jours. Une nouvelle routine quotidienne dans une coquille exiguë : l'entretien, la nourriture, le sommeil. Les longues heures à scruter l'horizon.
Dès le départ, la crainte des corsaires anglais. Malgré l'entente qui venait d'être signée, nombreux étaient les corsaires qui faisaient fi des ordres royaux et qui persistaient à hisser leur pavillon guerrier au large des ports de la côte atlantique. Même si les deux navires formaient une forteresse difficile à investir, compte tenu surtout de leur cargaison particulière ce jour-là, l'attaque restait toujours possible.
Les vents sont-ils favorables ?
Plus au large, il y avait pire ennemi encore : les vents. La tempête qui allait jusqu'à déchirer les voiles, projetant les navires de crêtes en creux. Il fallait alors fermer les sabords, arrimer solidement tout ce qui pouvait l'être et vivre le temps qu'il fallait dans la promiscuité écœurante des estomacs malades. Et toujours la crainte de se voir englouti dans un craquement définitif. En d'autres moments, c'était le calme plat et l'insupportable attente à attendre que la voile faseille enfin à nouveau. Attendre toujours dans l'angoisse des réserves d'eau douce qui s'épuisaient. Et quand il y en avait des vents, encore fallait-il qu'ils soufflent dans la bonne direction, le capitaine se servant alors de tout son expérience pour ruser et jouer d'astuce et, par de longs louvoiements, garder le cap.
Le Sieur de Laubertière, le capitaine, connaissait son affaire. Excellent équipage : Jean Boutin, le quartier-maître; Jean Masson, le maître-valet. Malgré les vents contraires, tout le monde se portait bien, en ce sens que personne ne semblait vouloir en mourir.
Parmi les passagers, les officiers de régiment formaient un groupe à part : le capitaine de Vincent, Monsieur de Massimy, Sixte Charrier, Sieur de Mignard, lieutenant de la colonelle, Pierre de Saurel, trente-huit ans, Antoine Pécaudy, Sieur de Contrecœur. Ce dernier impressionnait : militaire de carrière, âgé de soixante ans, on racontait qu'il avait été blessé pas moins de vingt-deux fois, dont trois fois assez grièvement pour emporter son homme. Encore solide comme le chêne, il avait néanmoins tendance à porter le vin de façon de plus en plus bruyante.