La Traversée
Pilotes du Saint-Laurent
Quand le Sieur Sertine revint avec les quatre pilotes que lui avait accordé Monseigneur de Tracy, nouveau vice-roi et lieutenant général des colonies françaises en Amérique, les hommes rembarquèrent et les deux navires appareillèrent, prudemment.
Premier obstacle : le passage du Saguenay. Le débit d'eau est tel qu'il crée des remous violents. Du côté du bâbord, l'Ile Rouge, ilot de roches et de débris de mer, deux courants puissants la contournent à toute heure produisant une rumeur grondante qui invite à la plus grande précaution. À droite, Tadoussac avec ses côtes de sable et ses rochers de marbre blanc. On y aperçut l'énorme « Brézé » navire du Marquis de Tracy, que ses huit centtonneaux avaient empêché d'aller plus loin.
Pendant que « La Paix « et son compagnon négociaient le passage, des navires vinrent à leur rencontre. Le « Vieux Siméon », le « Marie-Thérèse » et le « Chat de Hollande ».
Leur voyage de retour serait certainement plus facile, les vents soufflant deux fois plus souvent d'Ouest en Est qu'inversement. Ensuite, le temps de se saluer, ce fût l'Ile Verte, longue et douce et ses cabanes qui abritaient quelques dizaines de sauvages Malécites, Micmacs et Papinachois.
Sur la pointe Nord, une pauvre chapelle de bois que desservait un missionnaire jésuite.
L'Ile-aux-Coudres et la Baie Saint-Paul
Quatre ou cinq jours encore. Les navires glissèrent entre l'Ile-aux-coudres et la Baie Saint-Paul : moins large, mais plus profond. Les hautes montagnes de la côte Nord plongeaient dans les eaux bleues du grand fleuve. Les pilotes, à la proue de chaque navire, scrutaient l'eau et les rives, à la recherche des mille et un indices qui leur permettraient de s'assurer qu'ils étaient toujours dans le chenail. Vincent n'en vit guère que ce qu'un sabord ouvert pouvait laisser voir. Comme sardines enfumées, les soldats restaient enfermés dans l'entre-deux-ponts.
Monsieur de Salières prend les devants
Impatient, Monsieur de Salières avait pris les devants abord de « l'Aigle d'Or ». Déjà, il avait franchi le tournant de l'énorme Cap Tourmente et se préparait à contourner, manoeuvre délicate pour un navire de trois cent tonneaux, le côté Sud de l'Ile d'Orléans, là où le fleuve se rétrécit brusquement. Il fallait éviter les hauts fonds de l'ile, mais aussi ne pas trop se laisser déporter à babord, passer assez près, mais pas trop, de l'Ile aux Raux, de manière à quand même éviter le banc de sable, puis resserrer vers l'Ile de Bacchus, comme l'Ile d'Orléans avait d'abord été baptisée par le malouin Jacques Cartier.
Vincent passe devant l'Ile D’Orléans
Le lendemain, Vincent passa au même endroit. Pouvait-il savoir que moins de cinq ans plus tard il s'installerait là? Une lieue à peine après l'endroit où la petite rivière Dauphine jetait son mince filet d'eau dans la mer, qu'il y vivrait bien des années avec ses dix enfants.
Ce mardi soir-là, Vincent s'endormit très tard. À dix heures, dans la noirceur de la nuit maintenant tombée, on avait distinctement entendu les canons saluer l'arrivée en rade de « l'Aigle d'Or ».
En partant dès la barre du jour, le mercredi 19 août 1665, « La Paix » arriva à bon port, avant midi.